Vendredi 21 août 2009 5 21 /08 /Août /2009 11:53
Cet article est le résumé d'une intervention à l'université Paris 7 Denis Diderot le 30 mai 2008 : Journée doctorale Poésie et Genèse : « Au delà de la science et du dogme: Eureka d'Edgar Allan Poe. Essai d'un syncrétisme poétique ou recherche de la pure création et de la création pure. » 

Note: J'ai volontairement ajouté quelques blancs entre les paragraphes pour en faciliter la lecture



Au-delà des sciences et du dogme : Eureka d’Edgar Allan Poe, Essai d’un syncrétisme poétique ou recherche de la pure création et de la création pure


 

S’il est comme le prétendait Mallarmé dans son portrait d’Edgar Poe ‘le cas littéraire absolu’ où il fait du poète américain le prince intemporel de la poésie, il n’en est pas moins un auteur pour le moins singulier dans l’histoire de la littérature et si la sienne est vraiment exceptionnelle, elle se distingue surtout par son originalité ; Edgar Poe représente peut-être un cas à part qui se réclamait avant toute chose poète.

 

De toute son œuvre littéraire, Eureka, qui date de 1848, semble, lui aussi totalement à part et inclassable, du moins, au sein du genre poétique. Eureka représente surtout pour l’auteur des Histoires extraordinaires l’achèvement d’une quête, celle d’une vie de 40 ans destinée à découvrir la Vérité, parfait synonyme de la poésie, depuis les prémisses de l’intuition jusqu’à l’accomplissement de la raison.

 

En effet, sa conception de la poésie s’annonce comme très particulière à son époque. Il ne cessera d’ailleurs jamais de bâtir majoritairement une poésie en prose suivant des principes personnels reposant sur une compréhension particulière de ce qu’il conçoit comme étant une intuition et sur le développement d’une dialectique basée sur la raison, donnant lieu à une structuration symétrique de sa littérature à partir d’un plan hautement réfléchi et élaboré.

 

C’est bien à partir de cette élaboration qu’Edgar Poe affirmera sa singularité. Elle se conçoit comme un retour au sens pur et absolu, comme la mise en place d’une authentique poiesis dont il cherchera la clé depuis l’enfance jusqu’à son œuvre finale, Eureka, concrétisée par l’image en miroir d’un Univers en ressemblance stricte et nécessaire à notre monde et à sa littérature. Ce miroir des signes, source polysémique constante et œuvre symbolique au premier degré, laisse entendre la conception d’Edgar Poe d’une poésie authentique et souveraine.

 

Sa technique consiste à déployer l’ensemble des signes d’écriture qui font sens et construisent une expression poétique véritable. Edgar Poe n’en a que trop conscience et critique vertement ses contemporains sur ce point. Une poésie qui découle d’une intuition n’est pas poésie véritable, elle n’est que l’ombre d’un amoncellement d’incohérences insipides tout comme le serait l’œuvre d’un poète qui assemble plus raisonnablement les mots à la manière d’une histoire.

 

La poésie selon Poe est tout à la fois intuitive et concrètement construite. De ce principe, elle est garante d’une authenticité souveraine. Cette vérité poétique indique surtout le travail d’une réflexion complexe sur le fonctionnement intrinsèque de la création littéraire et annonce l’avènement de notre conception moderne de la littérature.

 

C’est sur cette base où Vérité, Beauté, Savoir, Intuition et Raison s’équilibrent que la méthode spéculative d’Edgar Poe est fondée. C’est sur une écriture dérivée d’une quasi-métaphysique personnelle qui consistait sans doute à faire sortir de l’ombre les idées et les images les plus simples de la pensée que l’œuvre d’ultime de l’écrivain américain va aboutir afin d’atteindre les limites conscientes de la raison sur les prémices d’une intuition évidente. Transiter naturellement de l’intuition au bon sens, de la conception à la création.

 

Depuis ce cheminement intellectuel naîtra alors un mouvement et une dialectique qui marchent vers un accomplissement, celui de la Vérité, synonyme à la fois de création, d’objet poétique et de retour à la conception qui forme autant la vérité du poète qu’elle énonce la vérité sur l’Univers. Cycle sans fin qui annonce l’éternité d’un renouvellement du sens et des signes, la création poétique, multiple et complexe, naîtra du dogme personnel d’Edgar Poe qui revendique la parfaite symétrie entre vérité poétique, symétrie des termes et unité de l’œuvre.

 

Quant à accéder à l’ineffable, il s’agissait pour Edgar Poe de passer outre les frontières de la raison, de dépasser toute imagerie culturelle limitée et d’éviter toute limitation dans l’écriture, d’épuiser le sujet au niveau des thèmes et des assertions pour déboucher sur un syncrétisme des termes doué de signification. C’est dans cette optique qu’Eureka constituera le plan et le projet de toute une vie consacrée à la poésie, une recherche de la pure création, c’est à dire d’un fondement essentiel du monde et de la littérature, tout autant que la découverte d’une création pure, seul sujet légitime et ultime de la poésie : l’Univers.

 

I : De l’intuition à la raison : concevoir et créer

 

La force du langage supposée par Edgar Poe s’exprime en effet sur le seul principe et le seul axiome qu’il est en droit d’accepter : l’origine divine et presque biblique de l’Univers. Il adopte la divinité comme point de départ pour son œuvre ultime. C’est l’idée ou l’intuition première d’où naîtra sans doute l’Univers, comme il essaie de le démontrer. Il pose comme axiome l’état de simplicité absolue de la création avant l’acte créateur de diffusion de la première cellule, de l’atome primordial créé par la volonté divine.

 

Le titre lui-même de l’œuvre, Eureka, souligne la véracité de ce qu’il cherche à prouver. L’élan et le cri soudain de la découverte d’Archimède sont directement suivis d’un raisonnement découlant de cette intuition spontanée et première dans une quasi-simultanéité temporelle, prouvant par elle-même la valeur authentique de cette intuition[1]. C’est de cet axiome qu’il fonde la complexité de son raisonnement. Il se déploie à la manière dont l’Univers lui-même s’est diffusé depuis des temps que l’on a oublié. L’art de Poe se veut proche de la perfection, il découle, comme nous l’avions dit, d’une recherche qui naquit dès l’enfance et de ses premiers poèmes.

 

Durant la plus grande partie de son adolescence et de sa vie d’adulte, Edgar Poe éprouvera de la sympathie pour ceux dont la manière de penser est fondée sur la raison, une certaine forme de logique et de déduction qui ne soit pas pervertie par ce qu’il appelle les élucubrations contre nature de la philosophie moderne, qu’elle soit anglaise ou allemande. Pourtant, sans que rien ne puisse supposer un changement d’opinion, Edgar Poe citera les philosophes de l’intuition comme Platon, Kepler ou Laplace. Dès 1841, il cite clairement le terme d’intuition dans son œuvre. Certaines de ses nouvelles comme ‘The Conversation of Eiros and Charmion’ annoncent déjà ce que sera son œuvre ultime. Pour lui l’expression de la vérité s’exprime déjà dans une connaissance du tout. Ce qu’il nomme pur savoir s’oppose au savoir donné par l’esprit logique et rationaliste.

 

Il semble se livrer à la spéculation mystique en opposition à l’esprit rationnel. Cette nouvelle conviction annonce déjà les fondements d’Eureka, une œuvre basée sur une idée totalement nouvelle à l’époque, que ce savoir pur apparenté à Dieu, seule cause légitime de l’Univers, est aussi l’intuition d’un dessein qui se conçoit comme l’expansion de la matière et la création de l’Univers. Cette connaissance intuitive se résume finalement à une longue réflexion sur la nature de la poésie amorcée depuis presque vingt ans. Il lui faudra ensuite dix ans de réflexion pour qu’il développe cette notion.

 

Toute poésie s’énonce pour lui comme reposant sur une intuition première, laquelle est malheureusement entravée par l’imperfection du langage qui empêche le déploiement de la poésie authentique, la poésie unique et singulière qu’il recherche. Eureka représente pour lui cette singularité, celle qui précipite la naissance de l’Univers et celle de la perfection du langage qui concrétise sa littérature à l’image même de cet Univers qu’il conçoit.

 

Lorsque Poe entreprend l’écriture d’Eureka, son but est de justifier cette poésie. Il s’agit pour lui d’une tentative d’intégration de l’intuition à la conscience claire. L’œuvre débute alors par le discours de personnages du passé qui, en se fiant à l’évidence donnée par leur âme, devinèrent la vérité et prirent soin de l’expliquer. Eureka s’annonce d’abord comme un chant de gloire à l’intuition[2] révélatrice et prétend se fonder sur une évidence intuitive : « J’affirme qu’une intuition absolument irrésistible me pousse à conclure que ce que Dieu a originairement créé ne peut avoir été autre chose que la Matière dans son état le plus pur, le plus parfait, de… de quoi ? de Simplicité… »[3]

C’est bien le seul axiome sur lequel repose tout l’édifice d’Eureka. Selon lui, cette évidente simplicité permet la création, l’organisation et même la destruction finale du Cosmos. Sur cet axiome de base, Edgar Poe construit la plus impeccable structure jamais créée par l’esprit rationaliste.

 

Une fois cette donnée admise, l’unicité de la cellule originelle, le monde de Poe s’organise dans son irrémédiable symétrie selon les principes de la plus exigeante des logiques. Passé l’intuition originelle, nous pénétrons dans l’architecture la plus pure du rationalisme[4].

Cette expression de la raison, ce raisonnement au sens d’une dialectique parfaite s’expose telle l’allégorie d’une élégance absolue qui conjugue rigueur du discours et simplicité des termes. C’est à ce titre qu’il faut comprendre Eureka, comme l’expression d’une création parfaite à la source d’un axiome unique, discours à l’image de ce qu’il recherchait depuis plus de 30 ans : concevoir, créer et démontrer l’Univers par une dialectique parfaite à l’image de la perfection divine, source inaltérable du savoir, elle-même image parfaitement symétrique de la Vérité, donc de la poésie authentique.  

Chaque chose retrouve alors sa place dans un cosmos organisé où le désordre apparent ne serait que la manifestation d’un ordre supérieur. L’implacable logique de Poe traque les plus infimes données de l’intuition et nous guide, non par la suggestion, mais par un enchaînement  rigoureux de causes et d’effets vers la prophétie ultime et la démonstration inévitable de la nature de l’âme et de la poésie à la fois comme création de l’Univers et comme processus identique à sa création.

 

Une certaine fatalité semble se dessiner dans la structure d’Eureka, celle des causes logiques[5]. La première d’entre elle est évoquée par l’idée d’absence de limite : « The mind admits the idea of limitless, through the greater impossibility of entertaining that of a limited space »[6], elle entraîne ensuite toutes les autres.

 

L’ambition et l’espoir de Poe ont été de débusquer les mystères de l’esprit humain et de l’Univers, de refaire le cours de ces enchaînements secrets en réduisant ainsi l’importance de la connaissance intuitive en vérifiant sans cesse ses données par l’exercice de la raison raisonnante[7]. Eureka, qui se voulait un hymne à l’intuition, est une conquête de la raison sur les données ineffables de l’intuition. L’œuvre de Poe s’exprime selon ce que disait Claude Richard : « L’écriture est pour Poe le résultat ultime ou plutôt l’exposition finale d’une pensée finie et non d’une pensée qui se fait. »[8] En effet, elle se conçoit comme une création inébranlable des prémisses d’un raisonnement vers l’ultime vérité poétique : l’Unité.

 

II : Vers la vérité poétique : l’Unité

 

L’histoire et l’œuvre d’Edgar Poe se présente finalement comme une nouvelle méthode de création littéraire : une oscillation entre intuition et raison[9] qui aboutira au terme de son existence, à la démonstration de la littérature moderne et préromantique comme l’exposition d’une émergence thématique qui engendre un raisonnement contenu par une exigence littéraire nouvelle. Cette conception innovante de la littérature se trouve elle-même supportée par la nécessité de former une unité de l’œuvre, elle donne naissance par conséquence au paradigme de la littérature moderne : on découvre que le poème écrit pour le seul poème.

 

Cette unité du poème qu’il revendique, Edgar Poe l’exprime comme s’il partait en quête de la révélation définitive du mystère ultime au cours de laquelle chaque acte et chaque objet recevra sa valeur finale de signe. De par le raisonnement sans faille qu’il expose avec Eureka, Edgar Poe conçoit que l’unité qui est elle-même simplicité de la cause première se déploie brusquement pour exprimer la multiplicité infinie de ses significations et retourner enfin vers l’Unité pour se déployer à nouveau dans un cycle sans fin.

 

Eureka semble nous donner la clé théorique et scientifique idéale de l’Univers selon ce que pourrait concevoir un physicien de l’époque, bien avant que les cosmologistes et autres astrophysiciens ne puissent tendre leurs télescopes vers le ciel. De son premier postulat, Poe explique simplement que toute cause implique une action qui elle-même produit une réaction inverse de la première. Il s’agit, selon lui, de l’intention générale de la Nature[10], l’unité est non seulement nécessaire comme cause première mais elle est à l’origine de ce qui peut justifier la poésie comme le seul art noble et nécessaire permettant un dépassement toujours plus grand et symétrique de la Vérité exprimée par le langage[11]. Mais d’abord créée par Dieu, Edgar Poe résume en un seul paragraphe la naissance et la destinée funeste de l’Univers : « Donc l’Unité est tout ce que j’affirme de la Matière originairement crée ; mais je me propose de démontrer que cette Unité est un principe largement suffisant pour expliquer la constitution des phénomènes actuels et l’anéantissement inévitable au moins, de l’Univers matériel. »[12]

 

Ce soucis d’établir un parallèle entre Unité, Vérité, Symétrie et Beauté de l’œuvre poétique se définit selon Claude Richard comme une ‘méticuleuse adaptation des éléments constitutifs d’une œuvre d’art’[13]. Elle mènera Edgar Poe à l’établissement d’une théorie symbolique de l’intrigue dont Eureka exprime l’achèvement. Dans son esprit, la construction d’une œuvre dans ce qu’elle exprime de singularité et d’unité structurale est seule à même de produire un effet sur le lecteur, celui d’une révélation de la beauté poétique, laquelle dépend comme nous l’avions précisé, de la perfection de sa symétrie et donc, de son unité[14].

 

L’œuvre poétique dans ce qu’elle a de plus authentique, se définit donc pour Edgar Poe comme le déploiement extrêmement simple et habile d’une thématique se structurant naturellement et avec élégance en pointant vers un sommet poétique, celui de la Vérité, lequel peut alors produire l’effet recherché et l’enfouissement brusque et spontané dans une nouvelle simplicité des formes, elle-même à nouveau source de l’expansion poétique.

 

Eureka souligne explicitement cet effet, celui d’une explosion soudaine s’acheminant vers une infinité de paradigmes qui retourneront un jour à la source de toute Vérité, de là où il sont originaires. Sa méthode trouve sa source dans une technique, un art de la manipulation du langage créatif comme le fondement d’un parallèle judicieux et sans erreur entre la prose poétique et l’expansion universelle. De là, il légitime la poésie en créant non pas seulement un monde poétique mais l’Univers entier. De cette ‘efficace de la parole’, Edgar Poe montre déjà le chemin aux critiques modernes et devient, sans le savoir, le père de la sémiologie actuelle, une recherche sur l’efficience du signe. Il nous rappelle d’autre part que la poésie est d’autant plus créatrice qu’elle s’assimile à l’Univers créé, un thème qu’il avait auparavant exploité dans trois de ses nouvelles : Puissance de la parole, Colloque entre Monos et Una et Conversation d’Eiros avec Charmion. La doctrine esthétique de Poe s’est donc exprimée bien avant son opus ultime, Eureka ne faisant que sublimer la mécanique poétique qu’il avait mis au point depuis tant d’années. 

 

III : Eureka, un syncrétisme poétique    

 

C’est donc par une habile technique rhétorique que Poe met sur le même plan d’existence le Cosmos avec la parole, matière poétique. Le titre même de l’ouvrage, Eureka, a Prose Poem, et le sous titre An Essay on the Material and Spiritual Universe inscrit la dialectique de Poe dans un cadre à la fois poétique et scientifique, un cadre dont il a précisément déterminé les fondements et les limites. La conception d’avant-garde de Poe sur la poésie dépend d’abord d’une loi qu’il énonce dans La genèse d’un poème où il prétend que « Tout dans un poème, comme dans un roman, dans un sonnet comme dans une nouvelle, doit concourir au dénouement. Un bon auteur a déjà sa dernière ligne en vue quand il écrit le première. »[15]


Edgar Poe insiste sur la nécessité de construire un plan dont l’élégance se base vers ce mouvement a priori unique de la source vers le sommet de l’œuvre et qui justifie d’elle-même son existence en tant qu’œuvre littéraire. Dans sa Méthode de composition, il le répète encore : « S’il est une chose évidente, c’est qu’un plan quelconque, digne du nom de plan, doit avoir été soigneusement élaboré en vue du dénouement, avant que la plume attaque le papier. »[16] Il ne cesse d’utiliser un vocabulaire plus proche des sciences théoriques de l’époque, sa notion de plan est soutenue à de nombreuses reprises par la ‘logique’ ou ‘les mathématiques’ : « Mon dessein est de démontrer qu’aucun point de la composition ne peut être attribué au hasard ou à l’intuition, et que l’ouvrage a marché, pas à pas vers sa solution, avec la rigoureuse logique d’un problème mathématiques »[17]. Il ordonne, calcule, trace, règle et mesure, la poésie de Poe est loin de l’inspiration lyrique car il le souligne encore : « Dans cette limite même, l’étendue d’un poème doit se trouver en rapport mathématique avec le mérite dudit poème (…), avec la quantité de véritable effet poétique dont il peut frapper les âmes ; il n’y a cette règle qu’une seule condition restrictive, c’est qu’une certaine quantité de durée est absolument indispensable pour la production d’un effet quelconque. »[18].

 

Quantité, durée, rapport mathématiques, la dialectique d’Eureka est déjà annoncée ; les termes d’effet poétique réunissent presque comme un oxymore ce que l’on va nommer sciences dures, sciences ‘exactes’ et sciences humaines. Son œuvre finale se dirige peut-être à contre courant de ce qu’il avait précédemment énoncé dans The Poetic Principle et The Philosophy of Composition en affirmant qu’un véritable poème ne devrait pas dépasser 100 lignes et que le meilleur thème que l’on puisse choisir serait la mort d’une très belle femme.

 

Edgar Poe semble in fine assimiler et lier la science à la poésie telle qu’il l’avait annoncé. Le principe qu’il défend, celui d’une intuition soudaine se développant en une infinité de paradigmes, assure le lien entre les deux domaines. La démonstration dialectique l’emporte et se veut garante de l’objet poétique ; le discours étant parfaitement et logiquement tenu, la prose devient dès lors véritablement poétique.

 

C’est par cette méthode que Poe réinventera la Création où il postule que l’Univers découle d’une particule ou singularité première, certains y verront l’annonce de la théorie du Big Bang quelques années plus tard. Selon lui, cette particule se déploie ensuite en une infinité de particules, lesquelles, à cause de leur unité première, cherche à se rejoindre l’une vers l’autre[19]. On pourrait croire qu’Edgar Poe réinvente le genre très ancien du poème philosophique en réalisant un syncrétisme poétique, un au-delà du genre littéraire qui justifie la poésie comme synonyme de vérité absolue. A ses yeux, elle est « Livre de Vérités, non pas seulement pour son caractère Véridique mais à cause de la Beauté qui abonde dans sa vérité et qui confirme son caractère véridique »[20].

 

La structure fondamentale de la vérité dépend d’une parfaite réciprocité d’adaptation, elle démontre le caractère divin de l’intrigue esthétique où le poème se fait Cosmos. De là, la Beauté nécessaire à l’expression de la Vérité, est elle-même, en tant que structure, dépendante d’une expansion symétrique de la cause première décrite dans Eureka : “In fact, since the unity of the particle proper implies absolute homogeneity, we cannot imagine the atoms, at their diffusion, differing in kind without imagining, at the same time, a special exercise of the divine will at the emission of each atom, for the purpose of effecting in each a change of its essential nature. (…) We thus establish the universe on a purely geometrical basis.”[21] Edgar Poe démontre qu’il est arrivé au bout de ses recherches d’une pure création, c’est à dire d’un fondement essentiel qui justifie de lui-même la seule création pure qui puisse être, l’Univers. A ce titre, Claude Richard note à ce sujet que pour Poe, « la poésie est à la fois co-naissance et connaissance »[22]. Edgar Poe ajoute et précise « Or, symétrie et cohérence sont des termes réciproquement convertibles ; ainsi la Poésie et la Vérité ne font qu’un. »[23]

 

On entre dans le champs de l’idéal et de la forme esthétique irréalisable par l’homme mais accessible seulement par les poètes authentiques. L’écrivain américain souhaitait d’ailleurs accomplir l’œuvre des vrais poètes et se distinguer de la foule des auteurs par sa poésie et sa conception poétique. C’est ainsi qu’il disait encore : « Nous admettrons donc que l’Homme ne peut pas rester longtemps dans l’erreur, ni se tromper de beaucoup, s’il se laisse guider par son instinct poétique, instinct de symétrie et conséquemment véridique comme je l’ai affirmé.»[24]. Edgar Poe affirme théoriquement que seul Dieu sait agencer des intrigues parfaites : « la perfection de l’intrigue ne saurait être réalisée dans le fait – parce que c’est l’homme qui œuvre. Les intrigues de Dieu sont parfaites. L’Univers est une Intrigue de Dieu. » Edgar Poe affirme finalement que l’art supérieur de l’unité est comparable à celui des rares véritables poètes terrestres qui s’efforcent, en créant l’effet d’Unité, de donner un aperçu éphémère de la Nature du poème divin.

 

Ajoutons simplement pour conclure que malgré ses rouages complexes de la démonstration, Eureka n’en constitue pas moins un univers symbolique au sens large du terme, celui d’un raisonnement spéculatif à l’image d’un monde conçu par un écrivain de génie qui tenta, par une construction sans faille, de mettre en place une forme véritablement objective de pensée sans mettre à l’écart l’élan sublime de l’intuition poétique en rapport à un cosmos qui échappe toujours à toute forme de théorisation explicite, cent soixante ans après la mort de l’écrivain américain. La poésie d’Edgar Allan Poe représente ce que tout auteur rêve un jour d’exprimer, le sens pur, tant symbolique que littéral, la vérité de la littérature à partir de laquelle toute l’expression de notre monde pourra prendre forme dans l’infinité de ses paradigmes et de ses combinaisons[25].

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] « Eureka, qui se voulait hymne à l’intuition, est une conquête de la raison sur les données ineffables de l’intuition ». C. Richard, Edgar Allan Poe, journaliste et critique, Paris, Klincksieck, 1978, p.304

[2] C. Richard, op. cit. p.303

[3] N.P Willis, J.R Lowell, R.W Griswold, The Works of the Late Edgar  Allan Poe : With Notices of His Life and Genius, 2 vol., New York, J.S Redfield, 1850, p.206

[4]Eureka est une tentative d’intégration de l’intuition à la conscience claire”, C. Richard, op. cit. p.303

[5] C. Richard, op. cit. p. 304

[6] Nous traduisons : « L’esprit admet l’idée d’absence de limite à cause de l’impossibilité plus grande d’entretenir celle d’un espace limité ». E.A. Poe, Eureka, A Prose Poem, New York, G.P Putman 1848 (first edition), Published by Hesperus Press Limited, London, 2002, p.17

[7] C. Richard, ibid.

[8] C. Richard, op. cit. p.296

[9] « La tragédie interne de l’esprit de Poe est une hésitation permanente entre raison et intuition, un conflit qui le déchire dans sa quête unique qui domine sa vie intellectuelle, la quête de la connaissance. Ce conflit sera son thème obsédant et privilégié et ne sera résolu que dans la création poétique. » C. Richard, op. cit. p.305

[10] « Oneness, then, is all that I predicate of the originally created matter (…)”.  “L’Unité, est tout ce que j’affirme de la matière originairement crée”. E. A Poe, Eureka, A Prose Poem, op. cit. p.22, traduction de Charles Baudelaire. 

[11] « En réalité, le sentiment de la symétrie est un instinct qui repose sur une confiance presque aveugle. C’est l’essence poétique de l’Univers, de cet Univers qui, dans la perfection de sa symétrie, est simplement le plus sublime des poèmes. » . Eureka, Works, XVI, op. cit. p.302, traduction de Charles Baudelaire.

[12] E. A. Poe, Eureka, A Prose Poem, ibid.

[13] C. Richard, op. cit. p.306

[14] « Si un ouvrage littéraire est trop long pour se laisser lire en une seule séance, il faut nous résigner à nous priver de l’effet prodigieusement important qui résulte de l’unité d’impression ; car si deux séances sont nécessaires , les affaires du monde s’interposent, et tout ce que nous appelons l’ensemble, totalité, se trouve détruit du coup. » E. A. Poe, The Philosophy of Composition, in Charles Baudelaire, Histoires grotesques et sérieuses, Paris, Michel Levy, 1865, p.3

[15] E. A. Poe, The Poetic Principle, in Charles Baudelaire, Histoires grotesques et sérieuses, Paris, Michel Levy, 1865, p.1

[16] E. A. Poe, The Philosophy of Composition, op. cit. p.1

[17] Ibid. p.4

[18] Ibid. p.5

[19] “The divine act, however, being considered as determinate, and discontinued on fulfilment of the diffusion, we understand, at once, a reaction – in other words, a satisfiable tendency of the disunited atoms to return into one.”. Nous traduisons : « L’acte divin, cependant, tout en étant considéré comme déterminé et discontinu, nous comprenons sur le champs une réaction – en d’autres mots, une tendance très probable des atomes séparés à retourner à l’unité » E. A. Poe, Eureka, op. cit. p.24

[20] Ibid. p.27

[21] Nous traduisons : « A vrai dire, si nous partons du fait qu’à partir de l’unité de cette même particule, cela implique une homogénéité absolue, nous ne pouvons pas imaginer les atomes être différents en nature sans imaginer au même moment, un mouvement particulier de la volonté divine à l’émission de chaque atome, dans le but de produire pour chacun un changement de sa nature essentielle. (…) De là, nous pensons que l’Univers est établi sur une base purement géométrique », ibid. p.24

[22] C. Richard, op. cit. p.492

[23] E. A. Poe, Eureka, op. cit. p. 27

[24] E. A Poe, Eureka, Works, op. cit. p.302

[25] Cet article a été rédigé en hommage à Monsieur le Professeur Francis Faussart, docteur d’état en phonétique française et Professeur à l’Université Charles de Gaulle Lille 3, décédé ce 1er mars 2008.


Par Eric Mallet
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