Dimanche 13 septembre 2009 7 13 /09 /Sep /2009 23:26

L’unité demeure la loi fondamentale

Elle est pensée à l’origine, elle est recherchée au terme du processus, de tous les processus.

Le grand tout doit être réunifié.

 

  Symbole du grand œuvre alchimique ; la tradition hermétique portée par le Corpus Hermeticum est synonyme d’accomplissement philosophique, spirituel et poétique.

Le principe de l’unité proposé par Zosime de Panopolis est la synthèse de la quaternité en une unité, ce qu’il nomme tétrasomie. C’est l’image de la poésie elle-même ; création pure, l'ouvrage poétique baudelairien est synonyme de Grand Oeuvre. Il s’agit de transformer les quatre éléments: la sottise, l’erreur, le pêché, la lésine en un seul, unique et entier. C’est là la source, la prima matéria poétique. Ces quatre principes où s’enferment le triste bourgeois, le pauvre mendiant et le spleen langoureux du poète moderne nous laisse à penser que sa table d’émeraude n’est plus qu’une table d’or vulgaire et sur celle-ci s’étale désormais l’infâme produit qui nourrira les sots, les égoïstes, les pêcheurs et les ivres de paresse.

Le poète incarne là, temporairement sans doute, cette triste figure car il cherche en lui-même l’indicible matière du poème, la substance véritable de ses pensées profondes mais néanmoins obscures. Sans doute, ne trouve t-il au fond de son esprit que ce que l’alchimiste découvre au fond d’un creuset. Il  prépare, transforme, agite et porte à ébullition le métal froid et vulgaire du langage ; cet ensemble solide de laideurs informes et morcelées car la poésie moderne ne prend sa source que d’un savoir sans cesse renaissant.Sa création reposant sur des siècles de beauté ; elle ne représente au commencement qu’un vulgaire matériau encore brut qui ne demande qu’a muer et à s’étendre en un art pur et authentique. C’est d’ailleurs ce que disait  aussi Charles Baudelaire : «  Qu’est ce que l’art pur suivant la conception moderne ?  C’est créer une magie suggestive contenant à la fois l’objet et le sujet, le monde extérieur à l’artiste et l’artiste lui-même. »


Le poète est désormais en quête d’une place plus illustre au panthéon des artistes. Il y cherche sans cesse sa vérité même s’il en connaît pertinemment  le chemin ; l’atteindre restera une gageure insurmontable. Il se place au-dessus des vices et au-delà de la vertu car les pervers n’engendrent que des vers grossiers mais les valeurs les plus nobles n’engendrent pas l’idéal littéraire du poète. Aggripa d’Aubigné n’avait d’ailleurs pas tort d’ajouter que le vice n’a point pour mère la science et que la vertu n’est pas fille de l’ignorance. Seulement, le poète aura t-il pour mère la beauté qu’il recherche ou un mal vulgaire et sans retour ? Et la science du poète, n’est-elle pas non plus fille de l’ignorance ?

Ce savoir, cette ressource poétique nécessaire à la réalisation de son œuvre sera présente dès le prologue ; Charles Baudelaire nous montre alors le chemin à suivre. Il le suivra pourtant seul, encerclé par un entourage presque cauchemardesque, déjà significatif  de son inspiration littéraire et c’est peut-être parmi les chacals, les panthères et les lices ; les singes, les scorpions, les vautours, les serpents, les monstres glapissants et hurlants qu’il s’enferme dans la solitude d’un dieu créateur, radicalement enchaîné à ses racines terrestres :

 

J’implore ta pitié, Toi, l’unique que j’aime

Du fond du gouffre obscur où mon cœur est tombé.

C’est un univers morne à l’horizon plombé,

Où nagent dans la nuit l’horreur et le blasphème ; (…)


   Quatrain déjà sombre, c’est aussi dans Mon cœur mis à nu qu’il confesse avoir éprouvé de bonne heure ce genre de sentiment : «  Sentiment de solitude, dès mon enfance. Malgré la famille, - et au milieu de mes camarades souvent, - sentiment de destinée éternellement solitaire. » Ce sera donc son cœur et non son esprit qui se terre au fond du gouffre d’un l’exil forcé et accepté comme une délivrance. Il semblerait d’ailleurs que la perte de son père en 1827 et surtout, dès l’année suivante, que le second mariage de sa mère n’aient pas été étranger à la naissance de cette solitude et que l’âge devrait changer peu à peu en conviction et en force génératrice de ses plus beaux vers :

 

 Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,

 Que diras-tu, mon cœur, mon cœur autrefois flétri,

 A la très belle, à la très bonne, à la très chère,

 Dont le regard divin t’a soudain refleuri ? …


   Flétri ou fanés comme ces fleurs vénéneuses, il n’en reste pas moins que la solitude d’abord subie, puis choisie comme par défi, inspire et nourrit l’essentiel de son ouvrage poétique. C’est néanmoins l’œuvre d’un seul et, inspirée par l’étrange monde d’en bas, c’est pour Charles Baudelaire une descente irrésistible vers les gouffres du néant. Cette chute est une emprise radicale des ténèbres, le poète ne voudra plus s’exprimer que par un savoir terrible et infernal.

  Inspiratrice du créateur solitaire, la sapience du poète n’est ni vraiment une sagesse, ni vraiment une science ; c’est d’abord une attirance pour un néant sinistre où il y cherche une vérité toute personnelle. C’est cette essence qui fera bouger l’informe et le grossier pour tendre lentement vers la concrétisation de son art : Tu m’as donné de la boue et j’en ai fait de l’or  dira t-il ensuite, mais l’or de l’alchimiste n’est pas l’or vulgaire, encore moins celui du poète. 

 L’idéal littéraire est pourtant dans le don de soi et des arts, et, par un juste retour, il trouvera l’élan d’une inspiration divine et lumineuse qui le transformera à nouveau. La grâce poétique est souvent portée par un sacrifice nécessaire qui retient en lui l’espérance d’une élévation plus glorieuse. Baudelaire ira malgré ce juste retour des choses, se positionner à l’opposé de cette croyance cinq fois millénaire avant l’ère chrétienne. C’est ainsi que dans Mon cœur mis à nu, le poète s’ouvre à la confession : «  Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade ; celle de Satan, ou animalité, est une joie de descendre… » C’est là l’élément crucial de sa poésie et l’articulation de ses pensées, postulat  qui le fera passer pour certains comme un écrivain obscur et pour le moins dérangeant, voire blasphémateur. Pourtant cette aspiration  originale à l’excellence anime le poète des Fleurs du Mal car pour l’alchimiste du vers, les bassesses du monde contemporain ne pourront jamais satisfaire son cœur d’homme et de créateur ; affichage et laideurs des scènes de la vie parisienne et de Paris elle-même :

 

 La rue assourdissante autour de moi hurlait.

 Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,

 Une femme passa, d’une main fastueuse

 Soulevant, balançant le feston et l’ourlet

 

  Aucune de ces images ne contente le disciple de la beauté, celui qui se définit d’abord comme un sphinx incompris, c’est à dire un être spirituel, un initié du vers juste et de la vérité, l’auteur d’une œuvre sans concession. La quête baudelairienne n’est donc pas faite d’inspiration mais d’aspiration poétique ; simple question de contraste.

Reçoit-il enfin un don en rétribution de ses peines, la bénédiction et l’élévation vers de plus hautes sphères ?

C’est dans une littérature plus ‘hermétique’ ou moins évidente à priori que j’ai voulu y chercher des indices et c’est dans la table d’émeraude que j’ai pu lire: « Il monte de la terre au ciel, et derechef il descend en terre, et il reçoit la force des choses supérieures et inférieures. Il aura par ce moyen la gloire de tout le monde ; et pour cela toute l’obscurité s’enfuira de sa personne. ». Il est évident que Charles Baudelaire est resté sourd à cette élévation qu’il ramène à des hauteurs bien plus basses car, gavé de ces nourritures terrestres, le poète s’est peut-être fait l’esclave de l’erreur qu’il dénonce, du mal profondément ancré (encré) dans ses vers. Alors de quelle vérité va t-il se sustenter ?

 

  On à coutume de dire que le peuple élu s’était contenté d’une manne céleste ou que le saint se suffit d’une parole de son dieu mais le poète d’une époque déjà trop moderne n’est pas homme à se nourrir d’illusions religieuses. Dans l’éternel mouvement sacré du don céleste vers la terre souillée et vomissante des égarements de l’âme humaine, il transforme encore la matière poétique et la ramène au centre, celui de la terre et de ses bassesses infernales ; des hommes et de ses vices à la source d’un malaise issu  du pêché éternel, d’un mal obscur et grandissant car le poète n’a cure d’élévation grandiose s’il ne plonge de prime abord dans l’inspiration ténébreuse du Mal. En recouvrant son œuvre d’une indicible pesanteur, Baudelaire cherchera à plonger au plus profonds des racines de l’humanité croupissante alors que d’autres les redoutent ou refusent de les voir. L’image de la femme et de l’amour, souvent associés à la volupté mais aussi à l’angoisse morbide de mondes plus souterrains, porteront dès cet avertissement au lecteur ce sentiment malsain où se lie Eros et Thanatos, sources fécondes des Fleurs du Mal :

 

 Ainsi qu’un débauché pauvre qui baise et mange

 Le sein martyrisé d’une antique catin,

 Nous volons au passage un plaisir clandestin

 Que nous pressons bien fort comme une vieille orange

 

 Orgasme délictueux et fugitif, métaphore glauque et fascinante, Baudelaire exprime aussi sa pensée dans une note rédigée dans Fusée qui précise : « Moi, je dis : la volupté unique et suprême de l’amour gît dans la certitude de faire le mal. Et l’homme et la femme savent de naissance que dans le mal se trouve toute la volupté »

  Dans l’image de la Chute, le pêché est lié irrémédiablement à la volupté dont la femme représente souvent une source féconde d’inspiration :

 

 Pour châtier ta chair joyeuse,

 Pour meurtrir ton sein pardonné

 Et faire à ton flanc étonné

 Une blessure large et creuse,…


 Préfère t-il faire porter cette cicatrice à une autre victime que lui-même ?

 

A travers ce miroir déformé où il ne peut plus se voir blessé, Baudelaire ne trouve plus à se nourrir que dans l’instant du pêché où, plongé dans l’angoisse féconde des enfers, il recherche de cet aimable remord  le repentir d’une hypocrite absolution. Celle-ci ne vient pas et ne viendra jamais sinon pour plonger le poète dans la déchéance spirituelle, cause de son attachement aux racines de ce monde. Est-ce donc là le chemin bourbeux que le poète emprunte ?

 ‘Nutris ejus terra est.’, se plaisait à dire l’alchimiste. Cet ancrage chtonien irréversible retient par l’inertie du pêché l’élévation vers des cieux plus grandioses de gloire lyrique et d’accomplissement poétique. Gravité de la faute et emprise judéo-chrétienne sur le poète moderne, il ne veut s’en libérer parce que son inspiration poétique prend sa source des strates les plus denses de notre terre. Du gouffre sans fin, des litanies dédiées au prince des ténèbres, Satan triomphant qui retient les âmes damnées dans une sombre chute, cette étreinte est déjà trop présente pour l’écrivain poétique. Ce n’est pas vers l’Idéal qu’il se tourne à cet instant, c’est vers un sombre lui-même, dans les profondeurs d’un Soi avarié et nourri de ténèbres. Avec raison il précise dans une lettre à sa mère: « Je crois que ma vie a été damnée dès le commencement, et qu’elle l’est pour toujours » 


  Aux prémisses de ces fleurs maladives, le poète, victime selon lui d’une damnation adamique incarne la souffrance mais c’est une passion bien ordinaire que celle du poète volontairement attaché à son milieu. Il restera néanmoins en marge de la société humaine, en deçà de l’univers matériel et notamment des milieux bourgeois triomphants qui s’imposent à la France du XIXéme siècle. Il rejette alors d’un revers de la main l’exaltation gémissante de ses contemporains pour le modèle naturel : « copiez la nature ; ne copiez que la nature. Il n’y a pas de plus grande jouissance ni de plus beau triomphe qu’une copie excellente de la nature. »  Charles Baudelaire rétorque : « La nature est laide, et je préfère les monstres de ma fantaisie à la trivialité positive, le poète se doit d’être réellement fidèle à sa propre nature ». C’est pourtant celle d’un dandy dont les racines plongent au plus profond de la capitale, un homme du monde mais étranger au monde, prisonnier volontaire du « tout Paris » dont il accepte les contraintes au profit exclusif de l’art. L’art et le beau occupent dans ses œuvres une place très importante, on ne peut pourtant pas dire de Baudelaire qu’il représenta vraiment le parfait esthéticien. N’avait-il pas choisi d’ailleurs lui-même les titres de Curiosités esthétiques et de Bric-à-brac esthétique, dont la modestie indique qu’il ne voyait en elles que des fragments épars d’une esthétique possible tant que celle-ci pouvait rimer avec éthique personnelle.  C’était donc là certainement le cas ; une question de choix sans compromis qui incitera peut-être le poète à se tourner vers l’esthétisme parisien.

  En effet, comme le précise John E. Jackson, Baudelaire infléchira la définition de ce qui constituait le langage poétique, élection du site urbain comme nouveau paradigme moderne et légitime de l’inspiration littéraire ou de la poésie pour le moins, faisant de Paris une nouvelle terre d’élection. Il constitue en cela une vérité nouvelle sur le plan de la création artistique : «  La campagne m’est odieuse, surtout par beau temps «  écrira t-il encore. Pourtant l’univers urbain ne le rassure pas plus qu’il ne l’apaise vraiment, au contraire : Paris fourmille de spectacles bizarres et dérangeants. Dans la section Tableaux Parisiens, il nous offre avec Les sept vieillards, une image de Paris énigmatique :

 

 Fourmillante cité, cité pleine de rêves

 Où le spectre en plein jour raccroche le passant !

 Les mystères partout coulent comme des sèves

  Dans les canaux étroits du colosse puissant.

  Ni effusion cosmique, ni sympathies naturelles pourtant, dans cet univers artificiel d'où la Nature est proscrite, où n'est tolérée que comme surnature revue et corrigée par l'art, quand ce n'est pas pour son aptitude à se parodier elle-même. C'est peut-être là la limite de la plupart des alchimies poétiques que de retomber dans la mortelle ambivalence d'où elles avaient cherché à s'arracher par une transmutation plus ou moins avortée. Son ébauche atteste que Paris était bien devenu le lieu allégorique et théâtral du Mal qu’il voulait décrire avec minutie. Maladie parisienne aux tableaux tourmentés, élévations ou voyages exotiques éternels et sans fin, le devoir de la poésie demeurait pour lui une opération quasi alchimique de transmutation :

 

 Anges revêtus d’or, de pourpre et d’hyacinthe,

 O vous ! soyez témoins que j’ai fait mon devoir

 Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.

 Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence,

 Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or

 

  Métamorphoses de la langue vulgaire en une poésie divine, le trésor inépuisable du poète est une source intérieure de vérité qui illumine le chemin du profane. Des pavés de notre sinistre capitale, de Satan ou de Lucifer, la poésie porte à son tour la lumière sur le monde mais n’éclaire jamais que l’angoisse d’une ville aussi souffrante que l’âme de son plus grand poète. Faible lueur d’une lanterne blafarde perçant les ténèbres, c’est dans la figure de l’ermite que l’on reconnaîtra Baudelaire. Poète déterminé mais néanmoins isolé, il s’oppose par vents et marées aux conventions bourgeoises bien pensantes de ses contemporains. Il porte effectivement un éclairage nouveau sur le monde littéraire du Paris moderne de ce milieu du XIXème siècle.

 

  Cette petite lumière bouscule allègrement  les principes. L’ermite éclaire le chemin qui le mènera d’un pas ferme et décidé à une connaissance exhaustive de l‘art et de lui-même, devrait-il être semé d’embûches.  Il repousse d’un geste l’inconstance  et l’incohérence du bourgeois gavé de sa propre sottise ou au contraire la rigidité ridicule du dandy dont il raille le personnage, image vivante de la paresse et de l’ignorance. C’est dans  Spleen et Idéal que se conçoit le mieux l’expression de l’ermite ; Obsession nous en donne un exemple :

 

 Comme tu me plairais, ô nuit ! sans ces étoiles

 Dont la lumière parle en langage connu !

 Car je cherche le vide, et le noir, et le nu !

 Mais les ténèbres sont elles-mêmes des toiles

 Ou vivent, jaillissant de mon œil par milliers,

 Des êtres disparus aux regards familiers.

Dans Spleen, l’ermite se dévoile encore :

 Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,

 Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche

 Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

 

  Figure et carte d’un livre de soixante dix huit pages, secret si bien compris de ces arcanes, l’ermite porte le fardeau du savoir dans la souffrance. Il porte sa croix, il ennoblit le sort des choses les plus vils, contemplateur des beautés périssables de ce monde, les Fleurs du Mal, nous l’avons dit, s’abreuvent aux sources des ténèbres. Satan trismégiste qui efface Hermès ; Baudelaire joue sur le thème de la provocation ou peut-être de l’ignorance :

 

 Hermès inconnu qui m’assiste

 Et qui toujours m’intimidas,

 Tu me rends l’égal de Midas,

  Le plus triste des alchimistes


 Cette alchimie de la douleur, le poète l’assume pleinement. Ecartelé entre ciel et terre, c’est d’abord dans la souffrance que Baudelaire, hésitant entre rédemption et transmutation, rachat des péchés et transfiguration artistique des épreuves qu’il trouva  la ‘matière’ de sa très singulière alchimie. Il porte aux sources de son imagination un principe négatif qui s’interprète comme un renversement nécessaire du processus de transmutation positif de l’alchimie qui a si longtemps servi de comparant au travail poétique. La semence mercurielle de la poésie moderne porte en elle la marque du démon. Image d’Hermès dégradé, Mercure se change tour à tour et transforme l’âme du poète solitaire et souffrant. Mercure et souffrance (en ce soufre) se joignent et se délient sans cesse sous la plume et produisent à nouveau cette poésie inquiétante:

 

 Sans cesse à mes côtés s'agite le Démon,

 Il nage autour de moi comme un air palpable

 Je l'avale et le sens qui brûle mon poumon

 Et l'emplit d'un désir éternel et coupable…


   Mercure solide de cet attachement au mal (spiritus mundi), figure récurrente des litanies de Satan, de l'horreur sympathique, d'une révolte qui porte si bien son nom, et Mercure liquide (coagula) d'une semence féminine, symbole lunaire mythique éternel, empreinte de Thot le dieu-lune, parent de Khonsou, le disque lunaire; figure de la Sophia grecque et de la kabbale, Isis la magicienne, mort d'Osiris et résurrection, souffle créateur nouveau et sans cesse renouvelé ; la souffrance de l'artiste cimente l'œuvre pérenne des Fleurs du Mal. Des abysses les plus profonds il incarne cette mort infernale pour renaître au sommet de son art comme régénéré et vivant. Osiris ressuscité engendre Horus triomphant, archétype universel de la victoire sur la mort. Quant à son père, gardien du monde d'en bas, il redonne vie et pouvoir sur le monde à venir dans une renaissance grandiose. Selon la tradition chrétienne, Jésus ressuscité incarne le sauveur. Précisons toutefois que bien avant lui et l'Egypte, Khrisna endossa également ce rôle. C'est le cycle éternel de la victoire sur la mort où chaque chute dans l'abîme engendre une nouvelle existence glorieuse, tel le Phénix qui renaît toujours de ces cendres. L'art poétique actualise cette nouvelle lumière, résurrection et inspiration de l'artiste laïque. Baudelaire représente ce nouvel avatar du mal nécessaire qui permet la naissance d'une œuvre nouvelle et totalement vivante.

 

   Avant Baudelaire, Nicolas Flamel disait encore dans son Livre des figures hiéroglyphiques : « si l’on ne putréfie pas, on ne corrompt point, ni engendre, et par conséquent la pierre ne peut prendre vie végétative pour croître et multiplier »  Cette pierre des origines représente les fondations des profondeurs infernales sur laquelle Baudelaire fondera son ouvrage.

Alors Satan trismégiste !

Pensais-tu si bien dire ? 

 

  Ce ‘savant chimiste’ qu'était le Satan du poème Au lecteur aurait ainsi répondu le ‘parfait chimiste’ que le poète serait devenu au terme de son œuvre. Et malgré le rejet d'un Hermès pour lui révolu ou pour le moins mal compris, Satan Trismégiste triomphe alors comme un inspirateur dispersant son savoir des arts sans limite.

  Selon P.Arnold, il se peut fort bien que Charles Baudelaire ait pris connaissance du Poimandres mais cela ne suffit pas à expliquer la présence récurrente dans son œuvre de cet ‘Hermès inconnu’ de ce ‘Satan Trismégiste’ qui lui ressemble comme un frère. Le Baudelaire solitaire que l’on connaît si bien sous cette expression n’en fut pas pour autant coupé des milieux intellectuels parisiens qui, comme le disait P.Arnold  « manifestaient pour la doctrine d’Hermès Trismégiste une vive curiosité. ». Pourtant, du Poimandres Baudelaire semble en effet avoir d’abord retenu la vision du monde la plus dualiste, confortant chez lui une propension un peu naïve à scinder l’existence en postulations simultanées mais opposées, sur fond de désespérance et d’aspiration au salut. Ce pathos propre à la décadence hellénistique trouvera un écho dans ses poèmes par le Spleen où ressurgit l’angoisse de l’incarcération cosmique sous « Le Ciel couvercle noir de la grande marmite/ Où bout l’imperceptible et vaste humanité ». Les démons  exerçant leur tyrannie sur le monde sublunaire, où trouver le salut sinon dans l’arrachement au corps, à la prison terrestre, par une Elévation qui  corrige comme le ferait un contrepoids, les effets catastrophiques de la chute adamique ou de celle de l’âme à travers l’armature des sphères chez les gnostiques.

 

Toute l’énigme baudelairienne est ici : comment se dire « parfait chimiste » quand on est à ce point tiraillé entre fascination pour les gouffres et attrait pour les cimes éthérées, entre sensualité et spiritualité, tel le Tannhaüser de Wagner en qui Baudelaire s’était reconnu il fut un temps ?

Par la dualité entre ces deux figures divines que les anciens avaient rapprochés au point de les confondre, Hermès paraît distinct de son double maléfique, de ce Satan Trismégiste qui « change l’or en fer et le paradis en enfer » en vertu de la plus sinistre des alchimies. Plus que dualité donc : inversion satanique des signes puisque le plus sage d’entre les sages préside ici le sabbat où entrent dans la danse automutilation et ambivalence, reniement de soi et dédain d’autrui.

  Entre l’Ouroboros hermétique lové sur sa perfection et le monstrueux Héautontimoroumenos

(automutilateur) le rapport n’est plus que parodique car l’abîme s’est creusé et le dualisme durci alors qu’aucune compréhension hermésienne ne vient plus pondérer. Mais encore, c’est dans l’union des contraires ou dans la ressemblance des opposés que Gerhard Dorn écrivait : « Nous voyons en effet que le ciel dans son ensemble et avec lui les éléments représentent un corps sphérique, au centre duquel vit la chaleur du feu qui se trouve au dessous… »

  Transitions et transmutations du ciel aux enfers, telle est la poésie des Fleurs du Mal, une correspondance des esprits élémentaires de terre et de feu ; c’est là que Baudelaire porte à l’accomplissement la poésie d’un syncrétisme du fond et de la forme, des élévations infinies aux retombées infernales :

 

 Si tu n’as fait ta rhétorique

 Chez Satan, le rusé doyen,

 Jette ! tu n’y comprendrais rien,

 Ou tu me croirais hystérique.

 (…)

 Ame curieuse qui souffre

 Et vas cherchant ton paradis,

 Plains-moi… Sinon, je te maudis !


  Seule vient encore radoucir ces sinistres scènes démoniaques l’image faussement apaisante de la femme et c’est dans l’épilogue : « je voulais m’enivrer de l’énorme catin / Dont le charme infernal me rajeunit sans cesse »  que prend naissance comme une ombre en miroir l’image de cette prostituée conciliatrice de tous les maux du poète. Cette éternelle féminité, c'est le noir impur et sinistre qui se mêle à l'image de la Venus illégitime de ces ténèbres qui puent et où se confond la figure d'une antique dépravée au sein martyrisé et au physique monstrueux. Entre Eros et Thanatos, la volupté est fondée dans le mal. Thème ancien et banal, le poète dira encore dans les bonnes sœurs: La débauche et la mort sont deux aimables filles. La mort est comprise comme la seule véritable mesure de l'amour. On croirait entendre chez Baudelaire le retour de la Pistis Sophia des gnostiques, l’âme du monde qui est une force spirituelle cachée au sein de la matière et symbole de connaissance absolue qui créa l'Univers hylétique dans lequel nous évoluons. Nous pourrions, en effet, raisonnablement nous poser la question sur ce retour de la pensée helléniste ; d’autant plus que les Enfers Baudelairiens sont souvent pavés de figures féminines :

 

 Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,

 Des femmes se tordaient sous le noir firmament,

 Et comme un grand troupeau  de victimes offertes,

 Derrière lui traînaient un long mugissement.


  L’alchimiste authentique prendra soin également de prendre la femme en comparaison pour faire fuir les souffleurs et les fumistes bien trop nombreux pour un art aussi noble. Trithème, dont Paracelse aurait été l’élève, soutenait en ces termes : «  l’alchimie est une chaste prostituée qui a beaucoup d’amants, mais elle les déçoit tous et ne concède son étreinte à aucun. ». Faudrait-il selon ces dires penser que Baudelaire se perd à jamais dans les méandres des Enfers ou dans les bras d’une femme ? Certainement pas, nous en parlions précédemment, le poète n’est pas homme à se satisfaire des vers de la perversité ni des plus hautes valeurs de la vertu. Toujours est-il que l’esprit du poète impose tout au long du recueil cette image de la femme qui n'est pas seulement attachée à la mort mais qui est aussi invariablement lié à la philosophie grecque et la kabbale juive et chrétienne et  qui donne à la polarité féminine l'apanage du savoir.

Savoir appliqué qui est sagesse ( Sophia ), transformateur et géniteur. Mutations depuis les origines du monde, on retrouve encore l’idée de l’alchimiste et de ses figures hermétiques ; l’inspiration du poète est un souffle créateur qui résonne en démiurge comme un écho revenu des plus profonds gouffres infernaux. Devons-nous donc nous focaliser sur cette étrange résonance qui chemine le long des Fleurs du Mal ?

Certainement, cela serait faire honneur à Henry Reynolds qui y voyait aussi l'essence féminine et qui disait très justement dans son ouvrage, Mythomystes :


  «  Ce vent est symbole du Souffle de Dieu , et Ecco, le reflet de ce souffle divin, ou l’esprit qui souffle sur nous ; ou, ainsi que l’interprète les cabalistes : la fille de la voix divine ( en hébreu : ‘bat kol’ [btkl] ) laquelle de par la splendeur béatifiante qu’elle jette et diffuse dans l’âme, mérite justement que nous la révérions et l’adorions… »


  Splendeur des ténèbres chez Baudelaire, la femme représente un élan véritable vers l’infini et une renaissance poétique éternelle. L’œuvre Baudelairienne se place alors d’elle-même dans l’éternité. Yves Bonnefoy le pensait également : « Baudelaire a choisi la mort, et que la mort grandisse en lui comme une conscience et qu’il puisse connaître par la mort. Thème conquérant des Fleurs du Mal qu’elle traverse de part en part, elle est  une ouverture au tragique dont la dimension passionnée nous frappe tout au long du recueil. ». La mort est donc invoquée ici comme le lieu d’une délivrance, laquelle ne se laissera approcher qu’au prix d’une acceptation du pire, « Au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?, il s’agit là d’aller chercher du nouveau. » dira t-il encore.

  Unité thématique d’une poésie des Enfers ou d’élévation divine, il revendique l’unité par delà une composition complexe et complète : réaliser le grand oeuvre de ‘l’Ars Magna’ poétique. N’oublions pas Barbey d’Aurevilly  qui avait pu écrire à ce propos dans la première édition : « dans le livre de M. Baudelaire, chaque poésie a, de plus que la réussite des détails ou la fortune de la pensée, une valeur très importante d’ensemble et de situation (…) Les artistes qui voient les lignes sous le luxe et l’efflorescence de la couleur percevront très bien qu’il y a ici une architecture secrète, un plan calculé par le poète, méditatif et volontaire ».


A Vigny, Baudelaire ajoutera également : « le seul éloge que je sollicite pour ce livre est qu’on reconnaisse qu’il n’est pas un pur album et qu’il a un commencement et une fin (…) ». Ainsi, dans les 'notes pour mon avocat', Baudelaire précise encore: " je répète qu'un livre doit être jugé dans son ensemble. Au blasphème, j'opposerai des élancements vers le Ciel, à une obscénité des fleurs platoniques. Depuis le commencement de la poésie, tous les volumes sont ainsi faits…" Yves Bonnefoy ajoutera enfin : «  il s’agit là d’une œuvre qui se sait aux dimensions de son auteur, création d’une réflexion et reflet de son créateur, ouvrage qui reflète la propre existence du poète, lui donne un but, une destinée. Ce recueil est comme tel, en butte à son écriture, qui sera l’alchimie de la finitude ; le travail qu’opère sur l’apparence des êtres et des choses l’aspiration au beau et à l’Idéal. ».


  Au risque de mécontenter certains et notamment John E. Jackson, spécialiste incontesté de Charles Baudelaire qui affirmait ceci : « Il ne faut plus de ces études globalisantes qui se proposent de rendre compte du tout d’un livre comme s’il y avait dans le texte de celui-ci un centre qui aimanterait les parties, explicites ou implicites, au profit d’une éventuelle appréciation exhaustive », il faut dire que la poésie Baudelairienne s’inscrit dans une esthétique unique, entière et totalement placée sous le sceau d’une allégorie alchimique certaine et, n’en déplaise aux puristes, les Fleurs du Mal  représente l’œuvre unique et véritable de ce savant poète, c’est l’expression la plus authentique de son auteur. Méfions nous de l’homme d’un seul ouvrage ! Baudelaire incarne ainsi pleinement la devise alchimique : ‘vis ejus integra est si conversus fuerit in terram’, et ceci depuis cet avant propos au lecteur.

 

  Elément Terre des couleurs obscures, l’œuvre Baudelairienne s’extrait d’une tradition alchimique à la fois linéaire et cyclique. Cycle récurrent de l’œuvre au noir, de l’œuvre au blanc et de l’œuvre au rouge, les Fleurs du Mal s’inscrivent d’eux-mêmes dans ce cercle du progrès ; ténèbres au commencement, émergence de la lumière et embrasement poétique car souvent œuvre Baudelairienne et alchimique paraissent se confondre. Avec l’œuvre au noir commence le cycle de la mort et de la renaissance pour le sujet de l’œuvre, sous tous ses aspects. Le passage au noir décrit la mort du couple soufre/mercure qui advient au terme du début du processus organique et spirituel. L’œuvre au noir est appelée putréfaction. On peut reconnaître ici encore le thème de la mort comme un standard initiatique.

  Le succès de cette première phase laisse espérer une heureuse conclusion de tout le processus car l’artiste et l’œuvre sont assimilés. On lit sous la plume des hermétistes les plus éminents que pendant la noirceur ils étaient égarés, mélancoliques et incertains. Au thème de la mort initiatique correspondent des situations symboliques telles que la descente aux enfers et l’enfermement dans une grotte au tombeau. L’œuvre au noir décrit précisément ce moment du cheminement puisque l’opérateur est plongé dans ‘la noirceur du sépulcre’,  Dans les caveaux d’insondable tristesse/ Où le Destin m’a déjà relégué. Finalement, au terme de l’œuvre au noir, la matière de la putréfaction devient un terreau fertile, le moment de ‘blanchir’ la matière est venu. A ce moment du processus, les hermétistes estiment que l’intervention du spiritus mundi, est indispensable pour ‘réveiller’ la matière. En effet déclencher l’action du spiritus mundi demande alors d’être relié à la vitalité de la terre (l’esprit naturel) et d’être habité par le pneuma céleste. Baudelaire, ce ‘savant chimiste’ était t-il donc ‘savant alchimiste’ ?

 

  La matière, d’abord ranimée et verdie par l’humectation est ensuite lavée et purifiée par l’ablution alors que la circulation d’humidité s’accélère et ‘blanchit’ la matière noire. De la couleur blanche, la matière philosophique passe à la couleur rouge. Plus précisément le pourpre, issu du latin purpura qui évoque non seulement la couleur mais aussi la pureté la plus grande. L’œuvre au rouge est en effet le cadre terminal du Grand Oeuvre, le moment de toutes les perfections aboutissant à la pierre philosophale. Au terme du processus, l’œuvre philosophique ou poétique se confond dans la sublimation de l’achèvement, celui qui ne dépend plus de l’habileté de l’artiste mais qui résulte des sentiments les plus profonds inspirés a ses lecteurs. Impressions légères ou sentiments profonds se confondent dans une nouvelle spiritualité.

 

L’alchimiste des vers parachève son œuvre par une purification toute phlogistique et spirituelle :

 

 Les amants des prostitués,

 Sont heureux, dispos et repus ;

 Quant à moi, mes bras sont rompus

 Pour avoir étreint des nuées.

 

 C’est grâce aux astres nonpareils,

 Qui tout au fond du ciel flamboient

 Que mes yeux consumées ne voient

 Que des souvenirs de soleils.

 En vain j’ai voulu de l’espace

 Trouver la fin et le milieu ;

 Sous je ne sais quel œil de feu

 Je sens mon aile qui se casse

 Et brûlé par l’amour du beau,

 Je n’aurai pas l’honneur sublime

 De donner mon nom à l’abîme

 Qui me servira de tombeau


  Idéal des ténèbres, on pourrait en douter; le Mal de ces Fleurs non pas fanées mais malmenées ( Mal-menés) s'exprime en accord avec son public. Confession partagée et assumée dès le commencement de l'œuvre, il est vrai que le lecteur ne pourra jamais nier le Mal parce que la dimension essentiellement théologique de cette introduction ne pourra le détourner de ce tableau si sombre où il sera invité à se reconnaître, lui et ses propres vices. Les Fleurs du Mal s'inscrivent alors naturellement dans la complicité voire la duplicité avec son lectorat:  hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère. Constat amer mais non pas désœuvré, c'est l'ennui qui vient alors conclure ce prologue des métaphores infernales les plus inquiétantes ; symbole de mort véritable. A travers un siècle véritablement marqué par la persistance de l'ennui comme un mauvais brouillard anglais toujours présent mais néanmoins impalpable, nous pourrions pour finir évoquer le trop fameux Spleen baudelairien.

 

Ennui romantique s'il en est, Le poète en a isolé le mauvais filon. Il l'a vu se dessiner comme un monstre hurlant avec les autres bêtes fauves du cœur et de l'esprit, c’est là l’image du prologue. Dans les Fleurs du Mal, Baudelaire déclare nonchalamment que l'ennui est un vice. Le goût sournois de la destruction n'est plus ce rêve fou que Théophile Gautier réservait à 'l'ennui des vieux Césars'; il est l'instinct de chacun. L'ennui est le théâtre du sadisme. Il a fallu à cet inexpressible sentiment des espaces fantastiques: haute cage d'escalier où vole en éclats la cargaison décolorée du mauvais vitrier, chambres d'amour ensanglantées pour les 'sens par l'ennui mordus', ou déserts irréels connus de Satan: Des plaines de l'Ennui profondes et désertes…

  Parfois employé dans une acception moins agressive, plus proche du sens premier de l'ennui, il désigne cependant un état de torpeur négative, l'ennui étouffe même la mélancolie. Expression de la douleur d'une distance infranchissable plutôt que d'une réelle absence, la mélancolie est à la source du plus baudelairien des thèmes, celui de l'appel.

  Au terme du prologue, cet appel du poète témoigne d'une mélancolie irritée, d'une  'postulation des nerfs' ou d'un paradis froidement sinistre mais révélé sans ambiguïté. Ce mot est fréquent parmi les critiques de Charles Baudelaire parce que c'est à leur faculté de mélancolie - appelée aussi spiritualité - que l'on juge les artistes. Est-il l’appel intérieur des Enfers, de l’infer-nus, et l’expression d’une confession personnelle   du poète qui se révèle pourtant universelle ?

  Sentiment partagé du Spleen comme le mal du siècle, l’ennui va revêtir un aspect physique et charnel. C’est l’angoisse, et contrairement à la crainte, elle n’a pas de cause précise. Son objet est plus diffus et oppressant ; elle ne peut se réduire à l’émotion provoquée par une menace ou un danger car elle implique le vertige devant sa propre liberté.

 

  Contemporain de Baudelaire, Kierkegaard décrit l’angoisse comme étant à la fois cette appréhension et cette tentation nées de l’incertitude qui résulte de l’acte d’exister. (‘sortir de’, se projeter hors du néant, éprouver ce qui ne peut se définir ni se résoudre en connaissance, en concept, en système.) L’angoisse est le plus grand privilège de l’homme. L’animal ne la connaît pas parce qu’il n’est pas libre. Alors comment éviter au moins le Spleen sinon l’angoisse quand on est habité par le Mal poétique ? Le poète représente, lui plus qu’un autre, l’expression même de la liberté.

 

  C’est ainsi que s’exprime Charles Baudelaire. Il nous offre une poésie non pas élémentaire, portée sur la Nature ou sur le naturel, mais élément Terre à la source ; phlogistique des profondeurs sinistres et sataniques d’où elle s’exprime ; élément fluidique d’une semence mercurielle teintée d’une sagesse portée par le parfum de la Femme et élément Air enfin, du magicien des arts qui tend imperceptiblement à rejoindre les cieux par l’élévation nécessaire à sa propre nature : l’expression d’un homme entièrement libre et souverain. 

 

 

Par Eric Mallet
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